Un Wagner de jeunesse créé dans son Festspielhaus. ...
Quand Richard Wagner créa le Festival de Bayreuth il y a juste cent cinquante ans, c'était d'abord pour y donner sa fameuse tétralogie : trois cycles complets de L'anneau du Nibelung furent représentés du 13 au 31 août 1876. Le deuxième festival – en 1882 – afficha son Parsifal puis, de Tristan et Isolde dès 1886 jusqu'au Vaisseau fantôme à partir de 1901, tous les opéras du compositeur furent inscrits tour à tour à l'affiche.
Tous ? Pas tout à fait. Tous ceux, en tout cas, que le compositeur avait assumés comme représentatifs de son projet artistique novateur, soit dix opéras dits "de la maturité", parfois désignés au sens théologique du terme comme le "canon de Bayreuth" : Le vaisseau fantôme, Tannhäuser, Lohengrin, Les maîtres-chanteurs de Nuremberg, Tristan et Isolde, la Tétralogie et Parsifal. Et les autres ? Considérés comme opéras/erreurs de jeunesse, Les fées, La défense d'aimer et Rienzi n'ont pas droit de cité dans le temple de la colline verte. Sauf dans les grandes occasions ? À l'occasion du 150e anniversaire du Festival, Rienzi a été donné pour la première fois dimanche au Festspielhaus, 184 ans après sa création à Dresde en 1842. Première et dernière fois : il y a certes encore huit représentations cet été (toutes à guichets fermés !), mais, jurent les organisateurs, plus aucune les années suivantes.
Pourquoi tant de réticence, voire de culpabilité ? Par fidélité à Wagner qui avait renié l'œuvre (il qualifiait son héros de "braillard") ? Venant d'un festival dont les outrances théâtrales ont de quoi faire se retourner le compositeur dans sa tombe chaque été, l'argument fait sourire. Le problème est plutôt que Rienzi sent le soufre. Inspiré de la vie de Cola di Rienzo (1313-1354), tribun romain qui séduisit le peuple pour tenter de restaurer la grandeur de Rome, l'opéra était le préféré d'Adolf Hitler : il en avait vu une représentation déjà en 1905, le personnage inspira, disait-il, son destin, et il se fit même remettre l'original de la partition – qui disparut avec lui, peut-être dans le bunker de Berlin.
Remontada de fête nationaleRouvrir une blessure
Arrivant avec une expérience lyrique limitée mais la juste conscience d'être en terrain miné ("C'est comme rouvrir une blessure", avouent-elles), Aleksandra Szemerédy et Magdolna Parditka signent une mise en scène lisible et efficace, ainsi que les décors et costumes du spectacle. Un immeuble de cubes de béton, des gradins pour réunir les assemblées populaires, un théâtre dans le théâtre (pour la pantomime du deuxième acte, transformée ici en une amusante parodie des autres opéras de Wagner) et, sans qu'on comprenne pourquoi, des images de pigeons.
Pas de dimension philosophique ni même esthétique (sinon dans les projections vidéo), une direction d'acteurs assez basique, mais une capacité à réussir les grandes scènes chorales (il n'y en a pas moins de dix, sur 3h45 de musique) et surtout à raconter l'histoire. L'action est transposée aujourd'hui, avec des élections, des chaînes d'info en direct, des réseaux sociaux assassins et une foule qui a le smartphone chevillé au corps.
Écrit pour un heldentenor capable aussi d'une certaine italianité (Spontini et Meyerbeer ne sont pas loin), l'écrasant rôle-titre est tenu par l'indestructible Andreas Schager : connu comme un des meilleurs Siegfried du moment, le ténor autrichien tient la distance avec constance, puissance et justesse, même si l'on peut regretter une difficulté à adoucir le ton dans les passages plus lyriques. Le reste du plateau (notamment les sopranos Gabriela Scherer et Jennifer Holloway) assure aussi avec solidité, mais c'est vers la fosse que vont les bravos les plus nourris : dirigeant un orchestre splendide et des chœurs grandioses, Nathalie Stutzmann sculpte, colore et raffine la partition. Sans en négliger la grandeur, voire l'emphase, mais avec assez d'intelligence et de subtilité pour faire oublier que le parti nazi avait fait de l'ouverture de Rienzi son hymne officieux.
Bayreuth, jusqu'au 26 août, www.bayreuther-festspiele.de. Diffusion sur Musiq3 le 22 août à 20h. Pour 2027, le festival annonce de nouvelles productions de "Lohengrin" et "Parsifal".
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