À Metz, depuis 10 ans, un festival d’art urbain bat son plein tout l’été. De nombreuses œuvres demeurent ensuite dans l’espace urbain. Avec Myriama Idir, directrice artistique du festival Constellations, on revient sur les enjeux de l’art urbain. Que dit-il ?…
73 jours de festival, "le plus long festival de France", souligne Monsieur le maire de Metz, 15 lieux investis, des œuvres créées in situ qui deviendront pérennes. Un circuit artistique diurne à la découverte de 13 œuvres et de 27 artistes. Et, quand la nuit tombe, à partir de 21h30, un circuit nocturne avec 11 œuvres de 18 artistes donc 8 internationaux – qu'on a testé pour vous -, tous les jeudis, vendredis et samedis soirs de l'été jusqu'au 5 septembre.
La ville de Metz fait preuve d'un enthousiasme renouvelé concernant un art urbain qu'elle choisit de porter depuis dix ans avec le festival Constellations. La dixième édition, 2026, nous a poussée à aller voir en vrai ce que ça donne, pour comprendre ce qu'apporte l'art urbain à la dynamique de la ville – forcément quelque chose, puisque Metz a reconduit son soutien à la directrice artistique de Constellations, Myriama Idir.
Avez-vous l'impression que l'art urbain est mal compris ? Car il s'agit de l'espace public et qu'il est "entrepris" par les artistes. À un moment, cet art urbain a pu être confondu avec le graffiti, le tag…
Il y a du paradoxe dans l'art urbain en effet. Pour ce qui me concerne, je viens du mouvement graffiti. La question de l'acte vandale, du geste de nuit, pour les non-initiés, j'ai grandi avec. Clairement, cette manière d'envisager l'art urbain demeure. C'est en cela que Metz est exceptionnel, car on y a pris conscience que cette notion était galvaudée. Ça fait dix ans, maintenant, et le festival ne s'est pas même essoufflé.
C'est d'autant plus épatant que Metz a un patrimoine riche au niveau architectural. Un patrimoine plutôt classique, et, en cela, c'est culotté d'y laisser pénétrer l'art urbain, de jour comme de nuit…
Assurément, j'ajouterai que c'est de l'art urbain contemporain ! Ici, on est dans l'acceptation d'une narration artistique qui envisage l'art urbain de manière vernaculaire (ce qui est propre au local, au régional, NdlR). D'abord, dans ce festival, les gestes artistiques sont poreux mélangeant arts plastiques, arts visuels, performances. Notez aussi que sur les 27 artistes du circuit diurne, 14 artistes sont issus de la région.
Mais, dans les faits, l'art urbain est aussi une performance dans sa réalisation ! Sous la pluie ou quand il fait 40° sur le bitume, sur une façade en hauteur…
D'ailleurs, les artistes de cette édition ont raconté tout cela. Comment ils ont dû coexister avec la ville, avec ses habitants… L'artiste kurde Gizem Erdem qui peignait sa fresque à côté de la résidence senior est entrée en discussion avec les gens qui la regardaient travailler. (La Belge Anthea Missy a peint jour et nuit dans la canicule, pendant trois jours, sa Rivière de l'innocence, NdlR)
Et pourquoi à Metz, cette énergie, cette envie, à votre avis ?
Metz a beau être une ville "moyenne", elle sort son épingle du jeu avec toutes ses strates sociales : collectifs, assos, fablab. Bliiida (tiers lieu culturel protéiforme, NdlR) en témoigne avec toutes ses initiatives pour accompagner artisans et artistes. Metz, c'est enfin une école supérieure d'art, le Pompidou Metz, le Frac et aussi de nombreuses galeries d'art.
Avec Constellations, on a également pu saisir l'avantage du "transfrontalier" qui nous a permis d'obtenir des financements. Je pense à Pierres numériques (Opération de valorisation des Patrimoines remarquables de la Grande Région à travers les arts numériques et qui concerne la France, la Belgique et l'Allemagne, NdlR). Cela nous a permis d'envisager un festival qui depuis une décennie induit des retombées économiques à travers le tourisme culturel.
En proposant quelque chose d'artistique dans la ville, l'art urbain a-t-il cette vocation à créer du bien-être, du beau ? Y a-t-il du social dans l'artistique ?
Je refuse absolument de parler d'embellissement ! Et on ne parle pas de gestes décoratifs non plus, surtout pas. Mais bien évidemment que je rends des comptes à la ville quant aux choix artistiques que l'on fait. Par exemple, il y a des sujets que j'aimerais traiter, récurrents dans l'histoire de l'art, je pense aux vanités et au sujet autour de la mort. On pourrait présenter ces vanités de manière romantique même si ça livre une facette plus sombre, plus dépressive de l'art. Mais, en ce moment, non, on ne fait pas ça… Peut-être que j'anticipe trop la réaction de certains usagers, usagères. Ce qui est sûr, c'est qu'il y aura un moment où on pourra le faire.
Vous dites votre refus de l'embellissement avec l'art urbain. C'est une posture radicale. Ça vous inquiéterait que l'art urbain soit enfermé dans cette notion ?
Par exemple, pour la fresque çai and simit ("Thé et Pain", de Gizem Erdem), des gens m'ont dit "Oui mais devant la fresque, il y a des poubelles." OK, mais selon moi, le mur est beau, il n'est pas ennuyeux, offre de grandes possibilités. Je ne vois pas la verrue. Quand mon regard se balade, le décor de la ville se découvre. Je marche beaucoup, je fais du skate aussi, c'est toujours à échelle du corps que je regarde la ville, que je trouve des murs.
Vous refusez également que l'art urbain soit un cache-misère…
Même si, au début, on me l'a demandé bien sûr… Mais je veux sortir de l'art urbain de cette vision. L'art urbain a changé, il n'est plus celui des années 2000, bankable (on pense à Banksy, JR, Thoma Vuille, NdlR) qui passe par le marché de l'art. Moi, ça m'ennuie. Pour se renouveler, il faut sortir des "entre-soi".
Par exemple, l'artiste français Kogaone a peint un visage dans une cour d'école. Il m'a proposé plusieurs esquisses, et on était content de ce qu'il nous a proposé. On ne s'est pas projeté politiquement, on n'est pas "tiens, c'est une femme noire ton dessin, et c'est une histoire de l'art dans l'espace public". C'est assumé, c'est là. Point barre.
Comment les Messins vivent avec ça ? Parce que chaque année leur ville récupère des œuvres avec lesquelles ils vont vivre longtemps…
C'est la question de la pérennité. On accompagne les collectivités sur la question de la propriété intellectuelle, des droits patrimoniaux. Intégrer l'art urbain, c'est accepter l'expérience culturelle. Il faut oser discuter des problématiques posées par l'Architecte des Bâtiments en France… Même si on est parfois dans des enfermements. En cela, ça rejoint les problèmes climatiques, je m'explique : à Metz, des nombreux établissements scolaires sont dans des bâtiments classés… avec du simple vitrage. Autant d'éléments qui ne répondent plus aux enjeux écologiques d'aujourd'hui. Avec l'art urbain, c'est un peu la même chose, il faut oser dire que ça n'est pas que pérenne… D'autant que ça arrive qu'il y ait des œuvres discutables, qui ne fonctionnent pas là où elles sont.

Vous demandez leur avis aux riverains ?
Ça serait compliqué. Si on demande aux gens de choisir, on va toujours entendre qu'il faut embellir par l'art urbain. C'est toujours agréable de prendre un artiste pour qu'il nous dessine un pot de fleurs. D'ailleurs, c'est souvent ce qu'on dit aux artistes de manière directe. À Metz, il y a eu plein d'étapes, et finalement, on a trouvé plus intelligent de tricoter l'art urbain avec les arts numériques. Ça varie les plaisirs, et c'est comme cela qu'on peut se déconstruire.
→ Festival Constellations, à Metz. Un parcours diurne et un parcours nocturne, gratuit et jusqu'au 5 septembre. Infos : www.constellations-metz.fr/
→ Bien qu'il s'agisse d'arts visuels, un dispositif "Souffleurs d'images" accompagne les personnes aveugles ou malvoyantes en leur décrivant les œuvres. Les mapping vidéos sont disponibles en audiodescription.
On a testé pour vous
Le parcours nocturne. Cette édition 2026 de la nocturne use des arts numériques pour donner de la voix aux enjeux environnementaux. On pense aux pissenlits psychédéliques de Nicolas Paolozzi (Dandelion) qui font la part belle à un imaginaire dans lequel la nature serait vainqueur, gigantesque, et à la fois accueillante. Un fantasme évidemment loin du réel. Au musée de la Cour d'Or, la montagne dégoulinante de l'Allemand Philipp Franck fait une glacante démonstration de la fonte des glaces. Son Echoes of Ice est une réminiscence du glacier du Bionnassay, au Mont Blanc.
On aura particulièrement aimé Sentinels de Benjamin Nesme et Marc Sicard qui transforment le jardin Fabert en un lieu magique. Assis sur les bancs de la ville endormie, on expérimente la sensation de descendre en des zones englouties, portés par une vague de mots mystérieux – l'effet est complet, tout le monde lâche son smartphone.
Frame Perspective d'Olivier Ratsi achèvera votre parcours dans l'église des Trinitaires, remettant au cœur de son dispositif la notion de beau qui fait chavirer dans un ailleurs. A.V.

Et aussi à Metz, cet été
Maurizio Cattelan, "Dimanche sans fin"
Notre collègue Guy Duplat en avait parlé à son ouverture l'été dernier déjà, mais Maurizio Cattelan est toujours à Metz pour son Dimanche sans fin. Une expo impressionnante de l'artiste italien dont 40 des œuvres majeures sont mises en résonance avec 400 pièces emblématiques de la collection Pompidou. Il y a la banane scotchée au mur, bien sûr, mais bien davantage. L'expo pensée comme un abécédaire intime fait entendre la voix intérieure de l'artiste. Et l'on capte, chose moins sue, son enfance douloureuse et sa tentation de revenir à des fantasmes du passé, des souvenirs. Une expo et drôle et triste. Et comme l'intime est politique,…
→ Au Pompidou Metz, jusqu'au 25 janvier 2027.

Morellet, "100 pour 100"
"Les arts plastiques doivent permettre au spectateur de trouver ce qu'il veut, c'est-à-dire ce qui l'amène à lui-même. Les œuvres d'art sont des coins à pique-nique, des auberges espagnoles, où l'on consomme ce qu'on apporte soi-même".
François Morellet (1926-2016) a sorti l'abstraction du geste de la virtuosité du génie, il choisit de lui trouver des explications. Avec lui l'art abstrait n'est plus du hasard. En plus, Morellet a l'audace de communiquer le mode d'emploi à celui qui regarde ! Une expo pédagogique où le public "vient comme avec son pique-nique".
→ Au Pompidou Metz, jusqu'au 28 septembre. Infos et rés. : https://www.centrepompidou-metz.fr
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.
Retour aux news